La peur du crime et les attitudes à l'égard de la justice pénale au Canada : Bilan des dernières tendances 2001 - 02
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Julian V. Roberts
Faculté de criminologie
Université d'Ottawa
La peur du crime et les attitudes à l'égard de
la justice pénale au Canada :
Bilan des dernières tendances1
2001 - 02
Novembre 2001
Les opinions exprimées dans le présent document n'engagent
que l'auteur.Ce rapport est disponible en anglais. This
report is available in English under the title : Fear of
Crime and Attitudes to Criminal Justice in Canada: A review
of Recent Trends
Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, 2001
N° de cat.: JS-42-99/2001
ISBN: 0-662-66031-5
Table des matières
Résumé
Objet du rapport
Vue d'ensemble *
I. La peur du crime
Comparaisons à l'échelle internationale *
Pourquoi les Canadiens se sentent-ils plus en sécurité?
*
Récapitulation *
II. Perceptions de la criminalité comme
problème de société
1. La perception de la criminalité comme préoccupation
prioritaire du gouvernement *
2. Importance de la criminalité comme problème de société
*
La criminalité locale *
La criminalité comme préoccupation prioritaire *
L'importance du problème de la criminalité quand des
réponses possibles sont suggérées *
La criminalité au quotidien *
Récapitulation *
III. Perceptions des tendances de la
criminalité
Optimisme par rapport à l'avenir *
Conséquences de l'évolution des perceptions du public quant
au taux de criminalité *
Récapitulation *
IV. Attitudes au sujet des questions de
justice pénale
Appui à la peine de mort *
La confiance accordée aux tribunaux *
Les attitudes à l'endroit de la libération
conditionnelle *
La peur du crime et les attitudes punitives *
Corrélation entre victimisation et attitude à l'endroit de
l'incarcération *
V. Dissiper les idées fausses au sujet de la
criminalité
Cibler les auditoires *
Styles de communication *
Rôle des médias d'information *
Utilisation de porte-parole pour informer la population en
matière de criminalité et de justice *
BIBLIOGRAPHIE
LA PEUR DU CRIME ET LES ATTITUDES À
L'ÉGARD DE LA JUSTICE PÉNALE AU CANADA :
Bilan des dernières tendances
Résumé
|
Ce rapport résume les dernières tendances enregistrées
relativement à la peur du crime et aux attitudes à
l'égard de la justice pénale au Canada. Ces tendances
se dégagent de l'examen de toutes les enquêtes
quantitatives et recherches qualitatives récentes
(notamment les groupes de réflexion). L'objet du
présent rapport est de décrire des tendances
chronologiques et d'explorer la relation entre la peur
du crime et les attitudes à l'égard des questions de
justice pénale, à commencer par les questions
correctionnelles. On trouvera dans le rapport des
références complètes.
|
1. La peur de la victimisation criminelle
Il y a plusieurs façons de mesurer la peur du crime, mais la
question la plus fréquemment posée à ce sujet au Canada et
dans d'autres pays est la suivante : « Y a-t-il un secteur
dans votre voisinage où vous avez peur de marcher la
nuit? » Cette question est utilisée depuis 40 ans dans
les sondages.
-
Entre 1976 et 1998, le pourcentage des personnes qui ont
répondu par l'affirmative n'a jamais atteint un tiers ni
descendu en deçà de 22 % dans les sondages Environics.
Les réponses sont plus ou moins les mêmes d'une année à
l'autre, à cette différence près que les femmes sont toujours
plus susceptibles d'avoir peur d'être victimes d'actes
criminels, même si elles ne sont pas plus nombreuses à l'être
dans les faits.
-
Près des deux tiers des femmes se sont dites plutôt ou très
inquiètes en attendant ou en prenant le métro ou l'autobus
après la tombée de la nuit, contre 29 % des hommes.
Gallup Canada pose régulièrement cette question légèrement
différente : « Y a-t-il un secteur dans votre voisinage,
c'est-à-dire dans un rayon de deux ou trois kilomètres de
votre domicile, où vous auriez peur de marcher la nuit?
» Le pourcentage de personnes qui répondent par l'affirmative
est légèrement plus élevé, mais varie peu au fil des ans. En
2000, il était de 27 %, et n'a pas varié beaucoup par rapport
au chiffre repère de 1970. Il était moins élevé en 2000 par
rapport à bien d'autres années mais, encore une fois, les
écarts relevés au fil des ans sont faibles : en 1970, 29 %
des répondants avaient peur de marcher la nuit dans certains
secteurs de leur voisinage; ils étaient 27 % 30 ans plus
tard, comme on peut le voir à la figure 1.
Figure 1 : Réponses à la question sur la peur de marcher
dans certains secteurs la nuit (Gallup, de 1970 à 2000)
Selon les résultats de la dernière Enquête sociale générale
(ESG) de Statistique Canada, le pourcentage déjà élevé des
répondants qui se sentent en sécurité est en hausse.
-
Le pourcentage de répondants qui se disent très en sécurité
lorsqu'ils circulent à pied dans leur voisinage était de
40 % en 1988, de 39 % en 1993 et de 43 % en 1999.
-
En 1999, les trois quarts des sujets de l'échantillon ont
dit qu'ils marchaient seuls la nuit dans leur voisinage et
presque neuf sur dix (88 %) ont dit se sentir très ou assez
en sécurité en l'occurrence, soit une hausse par rapport au
taux de 84 % enregistré en 1993.
Récapitulation
La plupart des gens se sentent à l'abri du crime, en dépit de
différences importantes enregistrées relativement au
sentiment de sécurité personnelle. La peur du crime n'a pas
beaucoup évolué ces dernières années, mais il semble que le
pourcentage de répondants qui disent ne pas se sentir en
sécurité soit en baisse, sans doute parce que les taux de
criminalité sont en baisse et que les Canadiens en prennent
conscience.
2. La perception de la criminalité comme problème important
On peut évaluer la perception qu'ont les Canadiens de
l'importance de la criminalité en tant que problème de
société en comparant cette perception à celle qu'ils ont
relativement à d'autres problèmes comme la dette nationale,
les soins de santé ou le chômage. On constate que, de manière
générale, la criminalité arrive loin derrière d'autres
questions.
-
Moins du tiers des répondants se disent très préoccupés par
la criminalité; ils sont beaucoup plus nombreux à être très
préoccupés par les soins de santé (69 %) ou la pauvreté des
enfants (58 %). L'importance accordée à la criminalité n'a
pas beaucoup varié au cours des dix dernières années.
-
Depuis 15 ans, le pourcentage de répondants qui jugent le
problème de la criminalité comme étant le plus important
varie de 2 % à 5 %.
-
À la question de savoir quelle devrait être la première
préoccupation des dirigeants du pays (sans réponses
suggérées), 5 % des répondants ont cité la criminalité en
2001, contre 7 % en moyenne de 1995 à 1999, et 2 % en
moyenne de 1990 à 1993. La figure 2 illustre l'évolution
des réponses fournies à cette question au fil des ans.
Figure 2 : Variation du pourcentage de répondants suivant ce
qui devait être, selon eux,
la préoccupation prioritaire des dirigeants du Canada
Récapitulation
Dans l'ensemble, les enquêtes effectuées ces dernières années
révèlent que, contrairement à d'autres problèmes de société,
à commencer par les soins de santé et l'économie, le problème
de la criminalité ne préoccupe pas beaucoup la population. Il
revêt plus d'importance aux yeux des répondants lorsqu'on
leur demande de considérer la criminalité dans leur réponse,
mais ce n'est peut-être pas le meilleur moyen de sonder
l'opinion publique. Plusieurs sondages indiquent que la
criminalité revêt moins d'importance ces derniers temps.
3. Perceptions des tendances de la criminalité
Selon les résultats des sondages d'opinion effectués dans
plusieurs pays au cours des dernières décennies, la plupart
des gens croient à tort que le taux de criminalité est en
hausse. Par exemple, dans une enquête nationale effectuée au
Canada en 1994, plus des deux tiers (68 %) des répondants
croyaient que le taux de criminalité était en hausse depuis
les cinq dernières années, alors que cette même année, le
pourcentage de crimes déclarés par la police avait chuté de
5 % pour la troisième année consécutive. En ce qui a trait
aux crimes de violence, le contraste entre la perception du
public et la réalité était encore plus frappant. En 1994, on
a enregistré la plus forte baisse de la criminalité avec
violence depuis 1962, date de l'entrée en vigueur du
programme DUC. Malgré cela, près de la moitié des sujets de
l'échantillon pensaient que les crimes de violence avaient
beaucoup augmenté, et 43 % qu'ils avaient augmenté
moyennement.
Toutefois, il semble que les perceptions du public soient en
train d'évoluer, sans doute en réaction à la couverture
médiatique des statistiques officielles de la criminalité.
C'est du moins le cas en ce qui a trait au taux de
criminalité chez les adultes et chez les jeunes, comme le
démontrent les constatations suivantes :
-
dans un sondage mené en 2000 auprès d'un échantillon
représentatif de la population de Kingston, plus de la
moitié des répondants croyaient que le taux de criminalité
était en baisse ou plus ou moins stable;
-
dans une enquête menée en 2000, moins du tiers des
répondants croyaient que le taux de criminalité chez les
jeunes avait grimpé dans leur voisinage au cours des
cinq années antérieures.
-
en 1999, 29 % des Canadiens pensaient que la criminalité
avait augmenté dans leur voisinage au cours des cinq années
précédentes, contre près de la moitié en 1993.
-
selon les résultats de la dernière ESG, plus de la moitié
des Canadiens (54 %) pensent que le taux de criminalité est
demeuré inchangé dans leur voisinage au cours des cinq
années précédentes, contre 43 % lors de l'ESG menée en
1993.
Récapitulation
Pendant bien des années, la plupart des Canadiens sont restés
persuadés que le taux de criminalité était en hausse, même si
les statistiques tirées des rapports de police ou des
enquêtes sur la victimisation démontraient le contraire. Il
semble que la situation soit en train de changer, cependant,
et que les Canadiens prennent conscience de la réalité, soit
que le taux de criminalité est en baisse.
4. Attitudes au sujet des questions de justice pénale
Il semble que les attitudes des Canadiens soient en train
d'évoluer sur certaines questions clés de justice pénale. En
effet, les Canadiens semblent moins favorables au
durcissement des peines et plus favorables aux programmes de
justice pénale plus souples comme la libération
conditionnelle.
-
Le pourcentage de Canadiens favorables à la peine de mort
est passé de 73 % en 1987 à 52 %.
-
Le pourcentage de Canadiens qui appuient sans réserve la
peine de mort est passé de 46 % en 1987 à 27 % en 2001.
-
Le pourcentage de Canadiens favorables à la libération
conditionnelle (plutôt qu'à la peine d'emprisonnement pure
et simple) est élevé et en hausse : en 1998, il était de
75 % et en 2001, de 80 %.
Même si la libération conditionnelle a toujours été très
critiquée par l'opinion publique, ce régime jouit cependant
d'un solide appui selon une enquête menée en 2000 :
-
Pas moins de 85 % des répondants étaient d'accord pour dire
que « Il est plus sûr de laisser les délinquants
retourner graduellement vivre dans la société, sous
surveillance, que de les libérer sans conditions à la fin
de leur peine. » Près des deux tiers d'entre eux
étaient tout à fait d'accord avec cet énoncé, et seulement
5 % des répondants n'étaient pas du tout d'accord.
5. La peur du crime et les attitudes à l'endroit du système
de justice pénale
L'une des dernières études effectuées sur le thème de la peur
était fondée sur les résultats de l'ESG de 1993 (voir Sprott
et Doob, 1997). Cette étude aboutissait à la conclusion
générale qu'il existait une corrélation significative entre
la peur et l'attitude à l'endroit du système de justice
pénale : les répondants qui disent avoir peur sont plus
susceptibles d'être mal disposés à l'endroit de la police et
des tribunaux.
6. Corrélation entre victimisation et attitude à l'endroit de
l'incarcération
Des chercheurs ont étudié dernièrement la corrélation entre
victimisation et attitude à l'endroit de l'incarcération, à
la lumière des données tirées de l'ESG de 1999. Ils ont
constaté que la peur a une grande validité prédictive de
l'attitude punitive : les répondants qui éprouvent un fort
sentiment de peur étaient plus susceptibles d'être favorables
à l'emprisonnement des délinquants décrits dans de courts
scénarios. Les antécédents de victimisation, que l'acte
criminel subi ait été accompagné de violence ou non, n'ont
pas de valeur prédictive de l'attitude au sujet de
l'emprisonnement.
Objet du rapport
Ce bref rapport résume les dernières tendances enregistrées
relativement à la peur du crime et aux attitudes à l'égard de
la justice pénale au Canada2. Ces tendances se dégagent de l'examen de
toutes les enquêtes quantitatives et recherches qualitatives
(notamment les groupes de réflexion) disponibles sur la
question. La plupart de ces études ont été commandées par le
ministère fédéral du Solliciteur général ou par Justice
Canada; d'autres émanent d'entreprises de recherche par
sondages comme Environics ou Gallup Canada, qui sondent
régulièrement l'opinion des Canadiens sur les questions de
justice pénale.
L'objet du présent rapport est de décrire des tendances
chronologiques et d'examiner la relation entre la peur du
crime et les attitudes à l'égard des questions de justice
pénale, à commencer par les questions correctionnelles.
Malheureusement, les comparaisons dans le temps ne sont pas
toujours possibles en l'occurrence. (Par exemple, l'Enquête
sociale générale (ESG) de 1999 comportait des questions sur
la libération conditionnelle, mais qui ne figuraient pas dans
les versions antérieures de l'ESG.)
La plupart des études effectuées traitent de la peur du crime
ou des attitudes à l'égard des politiques de lutte contre la
criminalité; rares sont celles qui explorent le lien de cause
à effet entre la peur du crime et les attitudes favorables à
des mesures comme la libération conditionnelle ou les
services correctionnels communautaires. Le présent rapport
traite des tendances globales et chronologiques, abstraction
faite des différences démographiques, mises à part les plus
frappantes (notamment en ce qui a trait à la peur de la
victimisation criminelle). Il ne vise pas non plus à faire
des comparaisons fouillées des tendances enregistrées au
Canada et dans d'autres pays, bien que certaines données
internationales y soient présentées.
Vue d'ensemble
La partie I traite des tendances relatives à la peur du
crime. Les parties II et III traitent de ce que l'on pourrait
appeler des questions de perception, dont l'importance
accordée à la criminalité comme préoccupation prioritaire du
gouvernement dans son programme d'action sociale et les
perceptions du public au sujet de la criminalité. La partie
IV présente les tendances enregistrées dans les attitudes du
public à l'égard des sanctions pénales et dans la relation
complexe entre la peur de la victimisation et les attitudes à
l'égard de dimensions précises de la justice pénale. Enfin,
la partie V propose des moyens d'éliminer les idées fausses
au sujet de la criminalité et de réduire la peur de la
victimisation.
I. LA PEUR DU CRIME
Il y a plusieurs façons de mesurer la peur du crime, mais la
question la plus fréquemment posée à ce sujet au Canada et
dans d'autres pays est la suivante : « Y a-t-il un secteur
dans votre voisinage où vous avez peur de marcher la
nuit? » Cette question est utilisée depuis 40 ans dans
les sondages. Les réponses varient peu d'une année à l'autre,
à cette différence près que les femmes sont toujours plus
susceptibles d'avoir peur et d'éviter certains secteurs la
nuit3.
-
Entre 1976 et 1998, le pourcentage des personnes qui ont
répondu par l'affirmative n'a jamais atteint un tiers ni
descendu en deçà de 22 % (Environics Canada, 1998).
-
Dans le sondage Earnscliff de 2000, plus de 80 % des
répondants ont affirmé se sentir parfaitement ou assez en
sécurité lorsqu'ils marchent seuls la nuit dans leur
voisinage.
Gallup Canada pose régulièrement cette question légèrement
différente : « Y a-t-il un secteur dans votre voisinage,
c'est-à-dire dans un rayon de quelques kilomètres de votre
domicile, où vous auriez peur de marcher la nuit? » Le
pourcentage de personnes qui répondent par l'affirmative est
légèrement plus élevé, mais varie peu au fil des ans. En
2000, il était de 27 %, et n'a pas varié beaucoup par rapport
au chiffre repère de 1970. Il était moins élevé en 2000 par
rapport à bien d'autres années mais, encore une fois, les
écarts relevés au fil des ans sont faibles : en 1970, 29 %
des répondants avaient peur de marcher la nuit dans certains
secteurs de leur voisinage; ils étaient 27 % 30 ans plus
tard, comme on peut le voir au tableau 1.
Tableau 1 :
Réponses à la question sur la peur de marcher dans certains
secteurs la nuit (de 1970 à 2000)
|
Année
|
% de réponses affirmatives
|
% de réponses négatives
|
|
2000
|
27
|
72
|
|
1999
|
26
|
73
|
|
1997
|
25
|
74
|
|
1996
|
30
|
69
|
|
1995
|
33
|
66
|
|
1994
|
35
|
64
|
|
1992
|
36
|
63
|
|
1991
|
37
|
60
|
|
1990
|
34
|
63
|
|
1987
|
27
|
71
|
|
1979
|
31
|
67
|
|
1974
|
37
|
63
|
|
1970
|
29
|
66
|
|
Moyenne
|
31 %
|
67 %
|
Nota : Sont exclues les réponses « indécis » ou « ne sais
pas ». Source : Gallup Canada.
Le tableau 1 indique que la peur de la victimisation a
légèrement diminué ces dernières années. Le pourcentage moyen
de répondants qui avaient peur de marcher dans certains
secteurs la nuit est légèrement inférieur depuis 1997
comparativement à la période de 1970 à 1979 (26 % contre
32 %). D'autre part, le sondage Gallup 2000 révèle certains
écarts importants entre les sexes : 41 % des femmes, mais
seulement 12 % des hommes ont dit avoir peur de marcher la
nuit dans leur voisinage4. Ces deux chiffres sont inférieurs par
rapport aux années antérieures.
Des tendances comparables se dégagent d'autres sondages menés
auprès de la population canadienne. Environics Research pose
une question un peu plus simple : « Vous arrive-t-il
d'avoir peur de marcher la nuit dans votre voisinage? »
Les réponses à cette question ne varient pas beaucoup non
plus, le pourcentage de réponses affirmatives n'a jamais
dépassé un tiers ni décliné en deçà de 22 % entre 1976 et
1998; il est passé à 27 % en 1998 (Environics Research,
1998).
Selon les résultats des sondages menés en 1999 et 2000 par
Earnscliff, les Canadiens se sentent davantage en sécurité :
le pourcentage des répondants qui se disent « parfaitement en
sécurité » est passé de 28 % à 40 % (voir Earnscliff Research
and Communications).
Bien qu'il ne s'agisse pas d'un sondage annuel sur la
victimisation (comme le British Crime Survey), l'Enquête
sociale générale (ESG) est l'indicateur le plus fiable de la
peur ressentie par les Canadiens. Elle pose une question
légèrement différente à cet égard en ce sens que les
répondants doivent indiquer dans quelle mesure ils se sentent
en sécurité lorsqu'ils se déplacent à pied dans leur
quartier. Selon les résultats de la dernière ESG, le
pourcentage des répondants qui se sentent en sécurité est en
hausse. Voici les principales tendances qui se dégagent des
résultats de l'ESG enregistrés en 1988, 1993 et 1999 :
-
Le pourcentage de répondants qui se disent très en sécurité
lorsqu'ils se déplacent à pied dans leur quartier était de
40 % en 1988, de 39 % en 1993 et de 43 % en 1999 (Hung et
Bowles, 1995; Gartner et Doob, 1994; Besserer et Trainor
2000).
-
En 1999, les trois quarts des sujets de l'échantillon ont
dit qu'ils marchaient seuls la nuit dans leur voisinage et
presque neuf sur dix (88 %) ont dit se sentir très ou assez
en sécurité en l'occurrence, soit une hausse par rapport au
taux de 84 % enregistré en 1993.
-
À la question générale de savoir s'ils se sentaient à
l'abri du crime, 44 % des répondants se sont dits très
satisfaits en 1999, contre 40 % en 1993.
-
L'ESG porte également sur les comportements d'évitement.
Selon les réponses enregistrées en 1999, moins de Canadiens
se sentaient obligés de changer de comportement : ils
étaient 27 % à opter pour d'autres activités ou à éviter
certains endroits, contre 31 % en 1993 (Besserer et
Trainor, 2000).
-
Il importe de noter que les résultats étaient les mêmes en
1993 et en 1999 relativement au pourcentage de Canadiens
qui disent avoir installé un dispositif de sécurité chez
eux, suivi un cours d'autodéfense ou pris un chien de
garde. Le pourcentage des répondants qui ont dit avoir
installé chez eux un dispositif de sécurité est à peu près
le même en 1993 (21 %) qu'en 1999 (22 %)5. Ces résultats indiquent que
l'augmentation du sentiment de sécurité éprouvé n'est pas
lié à des changements significatifs dans les habitudes de
vie.
Enfin, il convient de noter que la peur du crime varie
beaucoup d'une région à l'autre du Canada. Ainsi, dans le
sondage Gallup effectué en 2000, le pourcentage des
répondants qui ont dit avoir peur de marcher seuls la nuit
allait de 14 % dans les provinces de l'Atlantique à 39 % en
Colombie-Britannique (Gallup, 2000). À Vancouver, 53 % des
répondants ont admis avoir peur de marcher seuls la nuit,
contre 34 % à Montréal.
Comparaisons à l'échelle
internationale
L'ICVS (International Crime Victimization Survey) permet de
dégager des tendances chronologiques relativement à la peur
du crime. Comme dans les autres enquêtes par sondage
précitées, elle comporte une question sur la peur de marcher
la nuit dans le quartier. Selon les derniers résultats de
l'enquête, enregistrés en 1996 et 2000, cette peur a diminué
au fil des ans (voir Quann, 2001, tableau 4). Cette enquête
sur la victimisation permet également de dégager des
tendances à l'échelle internationale. Ainsi, les résultats
enregistrés en 2000 révèlent que la peur du crime est moindre
au Canada que dans bien d'autres pays occidentaux (voir aussi
van Dijk et Mayhew, 1997) : seuls trois autres pays
surpassent le Canada (voir le tableau 2).
Tableau 2 :
Classement des pays par ordre décroissant - Mesure de la peur
du crime
|
Pays
|
Classement dans l'ordre décroissant
(peur du crime)
|
|
Suisse
|
1
|
|
Portugal
|
2
|
|
Pologne
|
3
|
|
Japon
|
4
|
|
Australie
|
5
|
|
Belgique
|
6
|
|
Angleterre et pays de Galles
|
7
|
|
Espagne
|
8
|
|
France
|
9
|
|
Irlande du Nord
|
10
|
|
Écosse
|
11
|
|
Canada
|
12
|
|
Pays-Bas
|
13
|
|
États-Unis
|
14
|
|
Finlande
|
15
|
Source : International Crime Victimization Survey (tiré de
Quann, 2001)
Pourquoi les Canadiens se sentent-ils
plus en sécurité?
Les chercheurs n'ont pas encore fait le tour de la question
de savoir pourquoi la peur de la victimisation diminue au fil
du temps au Canada. On a établi dans une certaine mesure la
validité empirique de la proposition intuitive selon laquelle
il existe une corrélation positive entre l'expérience de la
victimisation et la peur du crime. Les deux explications les
plus plausibles de cette baisse de la peur du crime au Canada
sont : a) le déclin des taux de victimisation
effective; b) l'évolution des perceptions au sujet de
la criminalité (voir les prochaines sections du présent
document). Pour l'essentiel, si les Canadiens sont moins
susceptibles de devenir des victimes, et plus sensibles à la
baisse des taux de criminalité, ils sont également plus
susceptibles de se sentir en sécurité. À la fois l'expérience
et la perception semblent influer sur le sentiment de peur.
Récapitulation
La plupart des gens se sentent à l'abri du crime, en dépit
des différences importantes enregistrées relativement au
sentiment de sécurité personnelle. La peur du crime n'a pas
beaucoup évolué ces dernières années, mais il semble que le
pourcentage de répondants qui disent ne pas se sentir en
sécurité soit en baisse. De même, le pourcentage de Canadiens
qui se sentent obligés d'opter pour des comportements
d'évitement pour ne pas devenir une victime de crime est en
baisse. Si le sentiment d'insécurité diminue, c'est sans
doute parce que les taux de criminalité sont en baisse et que
les Canadiens en prennent conscience.
II. PERCEPTIONS DE LA CRIMINALITÉ COMME
PROBLÈME DE SOCIÉTÉ
1. La perception de la criminalité comme
préoccupation prioritaire du gouvernement
Commençons par les réponses fournies spontanément à la
question suivante : « En pensant aux problèmes auxquels
fait face le Canada, quel est celui sur lequel le
gouvernement du Canada devrait se concentrer en priorité?
» La criminalité est loin d'être jugée prioritaire, comme le
révèle le tableau 3.
Tableau 3 :
La criminalité comme préoccupation prioritaire du
gouvernement en 2000
|
Question de l'heure
|
% de répondants qui jugent cette question comme étant
prioritaire entre toutes
|
|
Les soins de santé
|
33
|
|
L'éducation
|
9
|
|
L'économie
|
9
|
|
Le chômage
|
8
|
|
Les impôts
|
7
|
|
La dette publique
|
6
|
|
La pauvreté
|
5
|
|
Les programmes sociaux
|
3
|
|
L'environnement
|
2
|
|
L'immigration
|
2
|
|
La criminalité et la justice
|
2
|
|
L'unité nationale
|
2
|
|
Autre
|
12
|
Source : Bureau d'information du Canada, 2000a
L'importance accordée à ces questions d'ordre social est très
variable comme le démontrent ces chiffres. L'importance
accordée à la criminalité est au plus haut en
Colombie-Britannique, et au plus bas dans les provinces de
l'Atlantique.
Le tableau 4 présente une vue d'ensemble chronologique des
réponses fournies à la question : « Quelle devrait être la
première préoccupation des dirigeants du Canada? »
En 2001, 4 % des répondants ont cité de façon spontanée la
criminalité, contre 6 % en moyenne de 1996 à 1999
(Ipsos-Reid, 2001). On peut tirer plusieurs conclusions de
ces tendances. Premièrement, la criminalité n'est jugée
prioritaire que par quelques-uns. Deuxièmement, en demandant
aux répondants de désigner la question la plus
importante, les sondeurs ne peuvent mesurer l'importance
réelle accordée à la criminalité que si elle est jugée
prioritaire. Troisièmement, il est clair que l'importance
accordée à d'autres questions comme l'économie varie
davantage.
Cette variabilité s'explique notamment par le fait que les
fluctuations de l'indice des prix à la consommation ou du
taux de chômage frappent davantage les esprits. Les
ralentissements de l'économie se répercutent assez vite sur
la vie des gens. En revanche, les variations du taux de
criminalité n'ont sans doute pas le même effet sur les
perceptions du public, peut-être parce que les médias ne
réagissent pas aussi vite aux statistiques officielles de la
criminalité qu'aux indicateurs officiels de la conjoncture
économique.
Tableau 4 :
Pourcentage de répondants ayant spontanément cité l'un des
problèmes suivants comme
la préoccupation qui devrait être prioritaire pour les
dirigeants du Canada
|
Année
|
Criminalité/Justice
|
Économie
|
Chômage
|
|
2001
|
4
|
16
|
11
|
|
2000
|
8
|
10
|
14
|
|
1999
|
6
|
14
|
23
|
|
1998
|
5
|
24
|
32
|
|
1997
|
8
|
17
|
49
|
|
1996
|
6
|
26
|
44
|
|
1995
|
12
|
22
|
34
|
|
1994
|
5
|
21
|
33
|
|
1993
|
3
|
36
|
38
|
|
1992
|
2
|
44
|
24
|
|
1991
|
1
|
31
|
14
|
|
1990
|
2
|
22
|
8
|
|
Moyenne
|
5
|
24
|
27
|
|
Étendue
|
11 %
|
34 %
|
41 %
|
Source : Ipsos-Reid, 2001
2. Importance de la criminalité comme
problème de société
La constatation générale qui se dégage de plusieurs enquêtes
est que la criminalité revêt moins d'importance aux yeux du
public que d'autres questions.
-
Moins du tiers des répondants se disent très préoccupés par
la criminalité; ils sont beaucoup plus nombreux à être très
préoccupés par les soins de santé (69 %) ou la pauvreté des
enfants (58 %) (Perspectives Canada, 2001). L'importance
accordée à la criminalité n'a pas beaucoup varié au cours
des dix dernières années6.
-
Au cours des 15 dernières années, le pourcentage de
répondants qui jugent le problème de la criminalité comme
étant le plus important n'a jamais dépassé 5 % (Environics
Canada, 1998).
-
En 2000, seulement 2 % des répondants ont désigné la
criminalité et la sécurité personnelle comme étant la
question prioritaire entre toutes au Canada (Environics
Canada, 2000).
Un sondage Ekos mené en 2000 contredit cette constatation
générale selon laquelle la criminalité ne figure pas en tête
de liste parmi les priorités des Canadiens. Les répondants
devaient indiquer quelle importance le gouvernement du Canada
devrait accorder respectivement à plusieurs questions, dont
celle de la criminalité et de la justice. Cette dernière
question arrive en quatrième position, après les soins de
santé, l'environnement et la prévention du crime, mais avant
la pauvreté, le chômage, le fardeau fiscal et un certain
nombre d'autres problèmes (Ekos Research Associates Inc.,
2000). Toutefois, les comparaisons dans le temps relativement
à cette question aboutissent à un résultat qui corrobore ceux
des autres sondages : le pourcentage de répondants qui
attachent une importance prioritaire à la criminalité et à la
justice est passé de 87 % en 1994 à 81 % en 2000 (Ekos,
2000).
On peut aborder la question sous un autre angle en demandant
aux répondants d'évaluer la gravité du problème de la
criminalité. Le résultat général est le même : stabilité dans
le temps et déclin, amorcé récemment, du pourcentage de gens
pour lesquels la criminalité est un problème.
-
En 1984, 43 % des sujets de l'échantillon considéraient la
criminalité comme un problème de société; en 1998, ils
n'étaient plus que 30 % (Environics Canada, 1998).
Dans le sondage Perspectives Canada de 2000, les répondants
devaient indiquer la mesure dans laquelle ils étaient
préoccupés par un certain nombre de problèmes de société. Le
tableau 5 révèle que la criminalité arrive en dernière
position, et de loin. En outre, la situation n'a guère changé
en 4 ans. Le tableau 6 confirme la même tendance en
démontrant que le problème de société qui préoccupe le moins
de Canadiens, c'est celui de la criminalité.
Tableau 5 :
Pourcentage de Canadiens très préoccupés par tel ou tel
problème de société
|
Problème de société
|
% de répondants
très préoccupés en 2000
|
% de répondants
très préoccupés en 1997
|
|
Soins de santé
|
69 %
|
57 %
|
|
Pauvreté des enfants
|
58 %
|
s/o
|
|
Qualité de l'instruction
|
52 %
|
49 %
|
|
Environnement
|
45 %
|
47 %
|
|
Sans-abri
|
43 %
|
s/o
|
|
Criminalité
|
29 %
|
31 %
|
Source : Perspectives Canada, 2000
Tableau 6 :
Pourcentage de Canadiens peu préoccupés par tel ou tel
problème de société
|
Problème de société
|
% de répondants peu ou très peu préoccupés en 2000
|
|
Criminalité
|
32 %
|
|
Sans-abri
|
14 %
|
|
Environnement
|
10 %
|
|
Qualité de l'instruction
|
12 %
|
|
Pauvreté des enfants
|
8 %
|
|
Qualité des soins de santé
|
8 %
|
Source : Perspectives Canada
La criminalité locale
Le même phénomène se produit lorsqu'on sonde les Canadiens,
non plus sur la criminalité en général, mais sur la
criminalité dans leur collectivité respective. Dans la série
de sondages Focus Canada, la question suivante revenait en
plusieurs occasions : « Diriez-vous que la criminalité est
un problème très important, pas très important ou aucunement
important dans votre collectivité ? » La portion
de répondants jugeant la criminalité comme un problème très
important dans leur voisinage est passée de 45 % en 1990 à
30 % en 1998 (Environics Canada 1998).
La criminalité comme préoccupation
prioritaire
Les enquêtes effectuées dans les années 1990 par Environics
Research Group Limited confirment que la criminalité
préoccupe de moins en moins la population. Ce problème était
jugé très important par près de la moitié des sujets de
l'échantillon en 1990, contre seulement 30 % en 1998.
Les enquêtes Earnscliff menées en 1999 et 2000 révèlent
également une baisse du pourcentage de Canadiens pour
lesquels la criminalité est une préoccupation hautement
prioritaire : en 1999, ils étaient 49 %; ils n'étaient plus
que 39 % en 2000. On constate la même tendance au sujet de la
criminalité chez les jeunes : le pourcentage de répondants
considérant ce problème comme une préoccupation hautement
prioritaire est passé de 50 % en 1999 à 44 % en 2000.
La même tendance se dégage des enquêtes effectuées par Les
Associés de recherche Ekos pour le Centre national de
prévention du crime. Au cours des sept dernières années, la
question suivante a été posée à huit reprises : « Quelle
priorité le gouvernement fédéral devrait-il accorder à la
criminalité et à la justice non seulement aujourd'hui, mais
dans les cinq années à venir ? » Le pourcentage de
répondants optant pour une priorité élevée a chuté de 87 %
en 1994 à 77 % en 1998. La moyenne pour les trois dernières
années s'est établie de 81 %, soit une diminution par rapport
à la moyenne de 85 % enregistrée pour la période de
1994-1996. Certes, il ne s'agit pas d'un déclin
spectaculaire, mais d'une tendance qui confirme l'idée que la
criminalité préoccupe de moins en moins les Canadiens.
L'importance du problème de la
criminalité quand des réponses possibles sont suggérées
On peut finalement déterminer l'importance qu'accordent les
répondants au problème de la criminalité en leur suggérant
des réponses possibles. Par exemple, en 2000, une enquête
nationale comportait l'énoncé suivant : « Je vais vous
lire une série de paires de priorités possibles et j'aimerais
que vous me disiez laquelle devrait, selon vous, constituer
la priorité absolue du gouvernement du Canada » (Bureau
d'information du Canada, 2000). Les répondants avaient donc à
choisir deux domaines d'intervention prioritaires (p. ex.,
criminalité/justice et chômage). Cette méthode fait grimper
la criminalité et la justice dans l'ordre d'importance (voir
le tableau 7).
En revanche, la méthode des réponses suggérées peut aboutir à
l'effet inverse, la valeur symbolique prêtée à la justice
pénale incitant les répondants à accorder une priorité plus
grande au problème de la criminalité. À mon avis, la question
posée de but en blanc, sans suggérer de réponses possibles,
constitue la meilleure approche.
Tableau 7 :
Classement des domaines d'intervention jugés prioritaires
(suivant un choix de réponses suggérées)
|
Classement
|
Domaine d'intervention
|
|
1
|
Santé
|
|
2
|
Éducation
|
|
3
|
Économie
|
|
4
|
Gestion rentable
|
|
5
|
Criminalité et justice
|
|
6
|
Environnement
|
|
7
|
Chômage
|
|
8
|
Imposition
|
|
9
|
Union canadienne
|
|
10
|
Revenu agricole
|
Source : Bureau d'information du Canada, 2000
La criminalité au
quotidien
En certaines occasions, les sondeurs ont demandé à des
Canadiens de situer le problème de la criminalité dans le
contexte de leur vie quotidienne. Cette approche donne les
mêmes résultats que les questions relatives à l'importance de
la criminalité comme problème de société. Brillon,
Louis-Guérin et Lamarche ont utilisé cette approche au milieu
des années 1980, pour constater que la criminalité était
rarement considérée comme un problème vécu au quotidien,
comparativement aux ennuis financiers personnels (5 % contre
46 %).
Récapitulation
Dans l'ensemble, les enquêtes effectuées ces dernières années
révèlent que, contrairement à d'autres problèmes de société,
à commencer par les soins de santé et l'économie, le problème
de la criminalité ne préoccupe pas beaucoup la population. Il
revêt plus d'importance aux yeux des répondants lorsqu'on
leur demande de considérer la criminalité dans leur réponse,
mais ce n'est peut-être pas le meilleur moyen de sonder
l'opinion publique. Plusieurs sondages indiquent que la
criminalité revêt moins d'importance ces derniers temps.
III. PERCEPTIONS DES TENDANCES DE LA
CRIMINALITÉ
Lorsqu'on leur demande quelle est la raison d'être des
sanctions pénales, ou le but premier du système de justice
pénale, la plupart des Canadiens répondent : la prévention du
crime. Il s'ensuit que si les gens ont le sentiment que les
taux de criminalité grimpent inexorablement, ils risquent du
même coup de perdre confiance en leur système de justice
pénale. Il importe donc, ne serait-ce que pour cette seule
raison, d'en savoir davantage sur les perceptions du public
relativement aux tendances de la criminalité.
Depuis de nombreuses années, les enquêtes menées dans bien
des pays révèlent que les quatre cinquièmes, environ, de la
population croient que le taux de criminalité est en hausse
(voir Roberts et Stalans, 1997). Il importe de souligner que
ni le Royaume-Uni ni les États-Unis ne font exception à la
règle. Dans le dernier sondage mené auprès des Américains,
près de la moitié des sujets de l'échantillon croyaient que
le taux de criminalité était en hausse, alors qu'il est en
baisse depuis près de dix ans (Belden Russonnello et Stewart,
2001).
Selon les résultats d'un sondage mené en 1994 par Angus Reid,
plus des deux tiers (68 %) des Canadiens croyaient que le
taux de criminalité était en hausse depuis les cinq dernières
années, alors que cette même année, le pourcentage de crimes
déclarés par la police avait chuté de 5 % pour la troisième
année consécutive (Hendrick, 1995). En ce qui a trait aux
crimes de violence, le contraste entre la perception du
public et la réalité était encore plus frappant. En 1994, on
a enregistré la plus forte baisse de la criminalité avec
violence depuis 1962, date de l'entrée en vigueur du
programme DUC (Hendricks, 1995).
Malgré cela, près de la moitié des sujets de l'échantillon
pensaient que les crimes de violence avaient beaucoup
augmenté, et 43 % qu'ils avaient augmenté moyennement (Angus
Reid, 1994). En 1996, un projet de recherche qualitative
subventionné par le ministère du Solliciteur général a abouti
à cette conclusion : « La majorité des participants, dans
toutes les villes visitées, croyaient que la criminalité
avait nettement augmenté » (Angus Reid Group, 1996,
p. 10). Voilà qui donne à penser qu'il y a un décalage
considérable entre la publication des statistiques de la
criminalité et les perceptions du public au sujet de
l'évolution du taux de criminalité.
Le taux de criminalité est en baisse depuis maintenant huit
années consécutives (Tremblay, 2000). De même, les
statistiques sur la victimisation vont à l'encontre de
l'opinion communément répandue selon laquelle le taux de
criminalité grimpe inexorablement : l'ICVS (International
Crime Victimization Survey), menée à quatre reprises entre
1989 et 2000, révèle que le taux de victimisation a baissé de
15 % au cours de cette période (voir Quann, 2001, Tableau 1).
Toutefois, il semble que les perceptions du public soient en
train d'évoluer, sans doute en réaction à la couverture
médiatique des statistiques officielles de la criminalité.
C'est du moins le cas en ce qui a trait au taux de
criminalité chez les adultes et chez les jeunes, comme le
démontrent les constatations suivantes :
-
le pourcentage de Canadiens qui croient à tort que le taux
de criminalité a beaucoup augmenté est passé de 24 % en
1994 à 17 % en 1997;
-
le pourcentage de répondants qui croient à juste titre que
le taux de criminalité a baissé est passé de 4 % à 8 %
(Angus Reid, 1997);
-
dans un sondage mené en 2000 auprès d'un échantillon
représentatif de la population de Kingston, plus de la
moitié des répondants croyaient que le taux de criminalité
était en baisse ou plus ou moins stable (Environics
Research Group, 2000);
-
l'enquête Earnscliff menée en décembre 2000 a révélé que
moins du tiers des répondants croyaient que le taux de
criminalité chez les jeunes avait augmenté dans leur
voisinage7 au
cours des cinq années précédentes;
-
en 1999, 29 % des Canadiens pensaient que la criminalité
avait augmenté dans leur voisinage au cours des cinq années
précédentes, contre près de la moitié en 1993;
-
selon les résultats de la dernière ESG, plus de la moitié
des Canadiens (54 %) pensent que le taux de criminalité est
demeuré inchangé dans leur voisinage depuis les cinq
dernières années, contre 43 % lors de l'ESG menée en 1993;
-
selon les résultats d'enquêtes consécutives menées auprès
de la population de l'Alberta, le pourcentage de répondants
croyant que les crimes de violence sont en hausse est passé
de 50 % en 1998 à 43 % en 1999 (Angus Reid, 1999).
Les perceptions du public relativement aux tendances de la
criminalité varient beaucoup d'une province à l'autre. Par
exemple, en 1997, le pourcentage de répondants persuadés que
le taux de criminalité était en hausse dans leur voisinage
depuis les cinq dernières années allait de 9 % dans les
provinces de l'Atlantique à 30 % en Colombie-Britannique. Cet
écart explique sans doute pourquoi la criminalité est une
préoccupation bien plus prioritaire pour les répondants de la
Colombie-Britannique que pour ceux des provinces de
l'Atlantique : en 1997, 42 % des premiers ont cité la
criminalité comme préoccupation prioritaire dans leur
collectivité contre seulement 10 % des seconds (Angus Reid,
1997).
Enfin, l'influence des médias d'information transparaît dans
les réponses du public aux questions relatives au crime
motivé par la haine.
|
Perceptions du public sur le crime motivé par la haine
En 2000, près de la moitié des répondants à une enquête
nationale ont affirmé que le crime motivé par la haine
était en hausse au Canada. Comme Statistique Canada ne
recueille pas de données sur cette forme de
criminalité, la perception du public est fondée
nécessairement sur la couverture médiatique des crimes
motivés par la haine. (L'ESG comporte une question sur
le crime motivé par la haine, mais seulement depuis
1999, ce qui élimine toute possibilité de comparaison
dans le temps démontrant que ce genre de crime est
effectivement en hausse.)
|
Optimisme par rapport à l'avenir
Perspectives Canada aborde la question du taux de criminalité
sous un autre angle en demandant aux répondants s'ils croient
que la situation va s'améliorer ou empirer dans l'année qui
vient en ce qui a trait à tel ou tel problème de société. Les
réponses à cette question indiquent que les Canadiens sont
optimistes quant à l'évolution de divers problèmes de
société, dont la criminalité. Ainsi, 47 % des personnes
interrogées en 2000 croyaient que le taux de criminalité
allait baisser dans leur collectivité au cours des douze mois
à venir. Comme d'autres indicateurs examinés dans le présent
rapport, cette statistique est demeurée relativement stable
au cours des quatre dernières années. Le pourcentage de
Canadiens ayant une vision optimiste de l'avenir en ce qui
concerne la criminalité est comparable ou supérieur aux
pourcentages correspondants pour d'autres problèmes de
société (voir Perspectives Canada, 2000).
Conséquences de l'évolution des
perceptions du public quant au taux de criminalité
Il faudrait effectuer d'autres analyses pour confirmer
l'existence d'un rapport de cause à effet, mais il est
probable que l'évolution des perceptions quant au taux de
criminalité ait des répercussions à la fois sur la peur du
crime et sur les attitudes à l'égard de la justice pénale. On
en a déjà la preuve à certains égards. Par exemple, dans une
enquête menée en 2000, la plupart des répondants satisfaits
de l'action du gouvernement fédéral en matière de criminalité
et de justice n'ont toutefois pas pu justifier leur opinion
en donnant un exemple précis, mais la baisse du taux de
criminalité arrivait en deuxième place parmi les raisons
effectivement invoquées par quelques autres (Bureau
d'information du Canada, 2000a).
Récapitulation
Pendant bien des années, la plupart des Canadiens sont restés
persuadés que le taux de criminalité était en hausse, même si
les statistiques tirées des rapports de police ou des
enquêtes sur la victimisation démontraient le contraire. Il
semble que la situation soit en train de changer, cependant,
et que les Canadiens prennent conscience de la réalité, soit
que le taux de criminalité est en baisse.
IV. ATTITUDES AU SUJET DES QUESTIONS DE
JUSTICE PÉNALE
Il semble que les attitudes des Canadiens soient en train
d'évoluer sur certaines questions clés liées aux sanctions
pénales et aux interventions correctionnelles. En effet, les
Canadiens semblent moins favorables au durcissement des
peines, à commencer par la peine capitale, et plus favorables
aux programmes de justice pénale plus souples comme les
régimes de libération conditionnelle.
Appui à la peine de mort
-
Le pourcentage de Canadiens favorables à la peine de mort a
chuté ces dernières années pour passer de 73 % en 1987 à
72 % en 1994, puis à 69 % en 1995 et à 52 % en 2000
(Ipsos-Reid, 2001; Angus Reid, 1994; Angus Reid, 1995).
-
Le pourcentage de Canadiens qui appuient sans réserve la
peine de mort est passé de 46 % en 1987 à 27 % en 2001.
Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour justifier
cette tendance :
i) la baisse des taux de criminalité, à commencer par le
taux d'homicide, qui est tombé en 1999 à son plus bas
niveau depuis 1967 - 1,8 par tranche de 100 000 habitants
(Tremblay, 2000);
ii) la médiatisation des cas de meurtre donnant lieu à une
condamnation injustifiée (p. ex., Morin; Sophonow);
iii) l'absence de groupe de pression politique fort en
faveur du rétablissement de la peine de mort et l'appui
solide donné au parti politique opposé au rétablissement de
la peine de mort;
iv) le peu d'attention accordé à la criminalité et à la
justice comme enjeu électoral lors des dernières élections
fédérales;
v) la publicité négative associée à certaines exécutions
très médiatisées récemment aux États-Unis (dont celle de
Faye Tucker au Texas).
La confiance accordée aux tribunaux
Les attitudes à l'égard des tribunaux ont toujours été
défavorables. Là encore, un changement est en train de
s'opérer. Lors d'une enquête menée pour le compte du Service
correctionnel du Canada en 1997, on a demandé aux répondants
dans quelle mesure ils faisaient confiance aux tribunaux, à
la police municipale, à la police provinciale, à la
Commission nationale des libérations conditionnelles et au
SCC lui-même. Les résultats indiquent, comme dans d'autres
sondages, que c'est la police qui a le plus de crédibilité :
plus de 90 % des répondants faisaient confiance, avec ou sans
réserve, à la Police provinciale de l'Ontario.
-
67 % des répondants faisaient également confiance aux
tribunaux (Environics Research Group Limited, 2000).
-
Un sondage national effectué en 1997 révèle la même
tendance : 83 % des répondants ont dit avoir confiance en
la GRC; plus de la moitié font confiance aux tribunaux
(Angus Reid Group, 1997).
-
En Alberta, un sondage effectué en 1999 a révélé que plus
de la moitié des sujets de l'échantillon faisaient
confiance aux tribunaux (Angus Reid Group, 1999).
-
Les comparaisons limitées que l'on peut faire concernant
les résultats de l'ESG (enregistrés en 1993 et 1999)
révèlent une stabilité relative des attitudes, qui sont
peut-être un peu plus favorables à l'endroit des tribunaux
: le pourcentage de Canadiens selon lesquels les tribunaux
font du bon travail en aidant les victimes et en accélérant
l'administration de la justice a augmenté légèrement de
1993 à 1999 (voir Tufts, 2000).
Les attitudes à l'endroit de la
libération conditionnelle8
-
Le pourcentage de Canadiens favorables à la libération
conditionnelle (plutôt qu'à la peine d'emprisonnement pure
et simple) est élevé et en hausse : en 1998, il était de
75 % (Roberts, Nuffield et Hann), et de 80 % en 2001
(Ipsos-Reid, 2001a).
La libération conditionnelle a toujours été très critiquée
par l'opinion publique. L'enquête menée en 2000 par
Environics Canada auprès des habitants de Kingston9 a toutefois révélé que ce
régime jouit d'un solide appui, comme en témoignent ces
résultats :
-
Pas moins de 85 % des répondants étaient d'accord pour dire
que « Il est plus sûr de laisser les délinquants
retourner graduellement vivre dans la société, sous
surveillance, que de les libérer sans conditions à la fin
de leur peine. » Près des deux tiers d'entre eux
étaient tout à fait d'accord avec cet énoncé, et seulement
5 % des répondants n'étaient pas du tout d'accord.
-
De même, la proportion de Canadiens favorables à un régime
de libération conditionnelle plus strict est passée de 75 %
en 1993 à 65 % en 1998 (Environics, 1998).
Il y a plusieurs explications possibles à cette attitude plus
favorable à la libération conditionnelle :
i) l'absence d'accidents tragiques liés à la libération
conditionnelle;
ii) la publication des taux de récidive peu élevés
enregistrés chez les libérés conditionnels;
iii) la publicité favorable associée à la célébration du
centenaire du régime de libération conditionnelle, en 1999;
iv) la couverture médiatique généralement favorable sur le
système correctionnel, à commencer par une série
d'émissions diffusées récemment à la chaîne CBC.
Le concept général de la libération conditionnelle est très
populaire, mais l'attitude du public au sujet de
l'admissibilité au régime n'a pas changé : la plupart des
gens pensent toujours que la libération conditionnelle
devrait être réservée uniquement à certains délinquants,
selon les résultats des recherches effectuées de 1985 à 2000.
En 1985, la Commission canadienne sur la détermination de la
peine a demandé à un échantillon de sujets représentatif du
public d'indiquer si, selon eux, la libération conditionnelle
devrait être accessible à tous les détenus, à certains
détenus seulement, ou si elle devrait être abolie. Selon les
résultats enregistrés, 65 % du public sont favorables à la
première option (voir Roberts, 1988). Quinze ans plus tard,
on a demandé à un autre échantillon représentatif de la
population de se prononcer pour ou contre cet énoncé :
« Tous les délinquants qui sont en prison devraient être
admissibles à la libération conditionnelle. »
(Environics Research, 2000). Pas moins de 63 % des répondants
étaient tout à fait en désaccord avec cet énoncé, ce qui
laisse clairement entendre que certains délinquants sont
jugés trop dangereux, ou qu'on considère qu'ils ont commis
des infractions trop graves pour être admissibles à la
libération conditionnelle avant la date d'expiration de leur
peine.
La peur du crime et les attitudes punitives
L'une des dernières études effectuées sur le thème de la peur
était fondée sur les résultats de l'ESG de 1993 (voir Sprott
et Doob, 1997). Cette étude aboutissait à la conclusion
générale selon laquelle il existait une corrélation
significative entre la peur et l'attitude à l'endroit du
système de justice pénale : les répondants qui disent avoir
très peur sont plus susceptibles d'être mal
disposés à l'endroit de la police et des tribunaux. Bien
sûr, ce genre d'analyse est purement corrélationnelle, et la
direction de la causalité est inconnue. Nous ne savons pas si
la peur du crime alimente les idées négatives à l'endroit du
système de justice pénale, ou si une perception négative du
système alimente la peur, les gens étant alors convaincus que
le système ne les protège plus contre le risque d'être
victimes d'actes criminels.
Comme on l'a noté antérieurement, la plupart des enquêtes
menées sondent la peur du crime, ou les attitudes en matière
de justice pénale, mais pas les deux variables à la fois. Il
est donc difficile de valider les corrélations entre peur et
opinion personnelle, et impossible de savoir si la peur de la
victimisation criminelle influe sur l'attitude à l'endroit
des politiques de justice pénale et des délinquants. L'ESG de
1999 fait exception : elle comportait une série de questions
relatives à la peur du crime (voir ci-dessus) ainsi que des
questions au sujet du système de justice pénale.
Tufts (2000) a analysé les données recueillies lors de l'ESG
de 1999 pour tester la corrélation entre l'attitude punitive
(favorable à l'emprisonnement comme sanction infligée pour
tel ou tel crime) et le sentiment de sécurité personnelle.
Elle a constaté que les répondants qui ne se sentent pas à
l'abri du crime sont plus susceptibles d'être favorables à
l'emprisonnement dans des cas précis. Tufts et Roberts (2001)
ont fait des analyses multivariables des données recueillies
lors de l'ESG de 1999 pour constater que la peur a une grande
validité prédictive des préférences pour l'emprisonnement.
Corrélation entre victimisation et attitude à l'endroit
de l'incarcération
Tufts et Roberts (2001) ont également exploré la corrélation
entre victimisation et attitude à l'endroit de
l'incarcération à la lumière des données tirées de l'ESG de
1999. Ils ont constaté que la peur a une grande validité
prédictive de l'attitude punitive : les répondants qui
éprouvent un fort sentiment de peur étaient plus susceptibles
d'être favorables à l'emprisonnement des délinquants décrits
dans de brefs scénarios10. Les antécédents de victimisation, que
l'acte criminel subi ait été accompagné de violence ou non,
n'ont pas de valeur prédictive de l'attitude au sujet de
l'emprisonnement.
Ces constatations donnent à penser qu'il existe une
corrélation positive entre la peur, d'une part, et l'attitude
favorable à l'emprisonnement et défavorable aux programmes
correctionnels axés sur la réinsertion sociale comme la
libération conditionnelle, d'autre part. D'où la nécessité
d'élaborer des stratégies pour atténuer la peur de la
victimisation criminelle, en commençant par dissiper les
idées fausses au sujet des taux de criminalité.
Enfin, la corrélation entre victimisation et perceptions (et
non plus peur) du crime n'a pas été bien explorée. Il est
logique de supposer que les gens qui ont été victimes d'un
crime ont plus peur du crime que les autres, particulièrement
s'ils ont subi des blessures de la main d'un étranger.
Toutefois, il se peut également que la victimisation influe
sur la perception des tendances relatives à la criminalité.
Cette question, comme d'autres hypothèses évoquées dans le
présent document, mérite d'être explorée plus avant au moyen
d'analyses statistiques multivariables. Néanmoins, il est
clair qu'il existe une corrélation entre victimisation et
perceptions au sujet des tendances de la criminalité, comme
en témoignent les résultats de plusieurs sondages d'opinion
publique. Par exemple, le sondage Angus Reid de 1997 révèle
que pas moins de 25 % des victimes, mais seulement 15 % des
non-victimes, pensaient que la criminalité avait beaucoup
progressé au cours des cinq années écoulées.
V. DISSIPER LES IDÉES FAUSSES AU SUJET DE LA
CRIMINALITÉ
La peur est, par définition, subjective; on peut éprouver de
la peur même lorsqu'on est parfaitement en sécurité. Ce qui
importe, c'est de faire en sorte que l'opinion publique ait
une perception réaliste des tendances de la criminalité parce
qu'elle est bien informée sur la question. Le problème, c'est
que les statistiques sur la criminalité sont traitées
différemment par les médias, selon la direction de la
tendance : une hausse fait les manchettes - « la criminalité
monte en flèche » - tandis qu'une baisse ne présente pas
beaucoup d'intérêt médiatique et passe inaperçue.
Par ailleurs, le fait que les statistiques nationales sur la
criminalité soient publiées seulement une fois par an peut
avoir un effet de distorsion : une fois par année, on peut
avoir de bonnes nouvelles à signaler au sujet de la
criminalité; mais au cours des 364 jours restants, des cas
particuliers de crime sont relatés constamment,
habituellement graves quant aux sévices infligés. Les
statistiques ne retiennent tout simplement pas autant
l'attention que les crimes de violence graves; elles se font
rares; et elles passent inaperçues.
Le public ne gardera à l'esprit les statistiques sur la
criminalité que si les médias d'information rendent compte de
crimes particuliers dans un contexte statistique plus
général, ce qui ne se produira vraisemblablement pas pour
deux raisons. Premièrement, parce que l'information
contextuelle n'intéresse pas les médias11. Deuxièmement, le fait de relater un
homicide, par exemple, et d'enchaîner avec des statistiques
démontrant que les taux d'homicide n'ont jamais été aussi bas
depuis 30 ans serait sans doute jugé insultant par les
proches de la victime, aux yeux desquels ces tendances n'ont
rien à voir avec le malheur qui les accable. De toute
évidence, il faut trouver des moyens de présenter les
statistiques sur la criminalité et la justice de manière à en
mettre en évidence les limites et l'utilité. Il est ironique
de penser que plus le débat sur la criminalité est houleux,
plus les pouvoirs publics ont de la difficulté à donner à la
population une idée juste des tendances de la criminalité.
Cibler les auditoires
Peu importe les mesures institutionnelles prises pour mieux
faire connaître les rouages de la justice pénale, il faudra
toujours commencer par déterminer et cibler les sous-groupes
clés de la population. Pour utiliser le jargon des agences
d'étude de marché, les auditoires doivent être bien
segmentés, et les messages conçus en fonction les auditoires
ciblés. On aurait intérêt à atteindre davantage le grand
public, mais il est très certainement plus efficient
d'atteindre directement des sous-groupes distincts, à
commencer par les plus exposés au risque de victimisation ou
ceux qui se sentent les plus vulnérables. Les enquêtes sur la
victimisation comme l'ESG ou l'ICVS ont l'avantage de
permettre l'identification de ces groupes. Le présent rapport
ne résume pas les tendances démographiques liées aux
questions de la peur du crime et aux perceptions des taux de
la criminalité, mais il faudrait faire une analyse complète
de ces tendances comme première étape vers l'identification
des groupes-cibles des messages au sujet de la criminalité et
de la justice.
Styles de communication
Une fois les auditoires-cibles établis, il faut leur
présenter le message sous une forme adaptée à leurs besoins
propres et à leur réceptivité, en faisant appel aux
technologies nouvelles. Jusqu'à récemment, les médias de
masse - les journaux, la télévision et la radio -
monopolisaient pour ainsi dire l'attention du grand public.
Les messages, aussi complexes soient-ils, devaient être
présentés par le canal des médias, et ceux qui souhaitaient
atteindre la population devaient inévitablement se rendre à
leurs conditions. Les technologies de l'information ont
révolutionné les choses.
Aujourd'hui, en 2001, plus d'un adulte nord-américain sur
quatre a accès à l'Internet. La proportion de la population
ayant accès à l'Internet croît bien sûr rapidement. Les gens
en quête d'information sur la criminalité et la justice
pénale devront inévitablement s'accommoder de certaines
limites, mais il vaut la peine de repousser ces limites le
plus loin possible. Les sites Web interactifs constituent le
support idéal pour transmettre d'une manière accessible et
conviviale de l'information complexe et détaillée sur la
criminalité et la justice. En outre, le Net est le véhicule
idéal pour communiquer les résultats de recherche compte tenu
du volume de données que l'on peut rendre accessible sur un
site Web12.
Rôle des médias d'information
Certaines des idées fausses qu'entretient le public au sujet
de la criminalité et de la justice résultent de l'esprit
mercantile des médias d'information. Nous savons combien les
juges sont des proies faciles pour des reportages sélectifs
et exagérés. Dans quelle mesure alors peut-on inciter les
médias, et les tabloïds en particulier, à être plus
responsables? Soyons réalistes; la plus optimiste des
réponses est sans doute : « pas tellement ». Toutefois, nous
pensons que l'on peut prendre quelques mesures concrètes en
ce sens. Par exemple, on peut inciter les rédacteurs en chef
à la modération dans la couverture des crimes en leur faisant
valoir les conséquences imprévues de ces reportages.
Mais les reportages sur les crimes pèchent souvent davantage
par ignorance que par mercantilisme. Ils sont écrits par des
journalistes qui sont rarement des spécialistes de la justice
pénale, qui travaillent sous pression et sans savoir
véritablement de quoi ils parlent. Par exemple, ils mettent
en opposition une peine donnée et la peine maximale possible,
ou font des comparaisons avec une autre affaire s'en
distinguant par certaines particularités. Articles - et
éditoriaux - sur les peines infligées condamnent souvent les
juges pour leur clémence, sans tenir compte du fait que, dans
la plupart des instances, ils s'en tiennent à la peine sur
laquelle la défense et la Couronne se sont entendus.
Les journalistes entretiennent souvent les mêmes idées
fausses au sujet de la criminalité et de la justice pénale
que leurs concitoyens, idées qui transparaissent dans leurs
reportages. Les ministères responsables de l'administration
de la justice pénale doivent faire en sorte que les
façonneurs d'opinion soient bien informés en la matière.
Malheureusement, ils peuvent avoir du mal à concilier deux
impératifs : faire preuve de transparence envers les
journalistes tout en empêchant ces derniers de discréditer
leurs politiques aux yeux du public. De leur côté, les
journalistes craignent de passer pour les messagers des
pouvoirs publics. Au bout du compte, mieux vaut sans doute
que les journalistes s'adressent directement aux
statisticiens et aux chercheurs spécialistes des tendances de
la criminalité et de la détermination des peines.
Les gouvernements centraux, provinciaux et municipaux peuvent
prendre bien des mesures pour améliorer les rapports entre
les médias et l'appareil de justice pénale : nommer des
attachés de presse; rendre les spécialistes comme les
statisticiens et les chercheurs plus accessibles aux
journalistes; tirer parti des technologies de l'information
pour communiquer des données statistiques à la presse; etc.
Utilisation de porte-parole pour
informer la population en matière de criminalité et de
justice
Plusieurs sondages ont testé la crédibilité relative de
divers groupes et catégories de professionnels. Les agents de
police sont généralement ceux qui inspirent le plus confiance
au public. Par exemple, une enquête effectuée en 1996 a
révélé que 35 % de la population avait grande confiance en la
GRC, 30 % en la police; alors que les commissions de
libération conditionnelle et les tribunaux inspiraient
confiance à seulement 4 % et 11 % de l'échantillon,
respectivement.
En 1998, Environics a posé cette question plus directe aux
répondants en leur soumettant une liste de catégories
professionnelles : « En matière de criminalité et de lutte
contre le crime, qui sont les plus crédibles parmi ces
professionnels ? » Les chefs de police sont arrivés en
tête de liste : plus des deux tiers des répondants les
jugeaient toujours ou habituellement crédibles. Les groupes
d'aide aux victimes sont arrivés en second avec 66 %. En
revanche, les fonctionnaires provinciaux et fédéraux étaient
nettement moins bien vus : moins du tiers des répondants les
jugeaient toujours ou habituellement crédibles. La leçon à
retenir est claire : l'information sur la criminalité et la
justice doit provenir des professionnels en qui le public a
le plus confiance.
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criminologie, Université d'Ottawa.
NOTES DE BAS DE PAGE
[1] Je suis reconnaissant aux
personnes suivantes de m'avoir aidé à dépouiller les enquêtes
examinées dans le présent rapport : Vicki Jasperse; Sue
Gardner-Barclay; Nathalie Quann; Antonia Sly; Cynthia
Benjamin.
[2] Pour des analyses de l'opinion
publique sur la criminalité et la justice pénale, au Canada
et dans d'autres pays, voir : Cullen, Fisher et Applegate,
2000; Hung et Bowles, 1995; Roberts, 1992; Roberts, 1995;
Roberts et Stalans, 1997.
[3] Dans son analyse
multidimensionnelle de la variance démographique, fondée sur
les résultats de l'ICVS, Quann (2001) note que seulement la
victimisation, la taille de la ville et le sexe sont en
corrélation significative avec la peur; voir aussi Hung et
Bowles, 1995 pour une analyse de la variance démographique.
[4] Si les femmes ont plus peur
que les hommes, c'est aussi parce qu'elles s'inquiètent plus
pour la sécurité de leurs enfants (voir Palmer, 1997).
[5] Le pourcentage de Canadiens
qui disent avoir suivi un cours d'autodéfense ou pris un
chien de garde est beaucoup plus modeste : 3 % en 1993 et en
1999.
[6] Il y a cinq ans, le
pourcentage de Canadiens très préoccupés au sujet de la
criminalité était presque le même, soit 31.
[7] Il importe de noter toutefois
que les sujets étaient moins optimistes au sujet de la
criminalité chez les jeunes au niveau provincial et des
tendances de cette criminalité : les trois quarts pensaient
que les taux de criminalité avaient augmenté dans leur
province, et 58 % prévoyaient une aggravation de la
criminalité chez les jeunes dans les cinq années à venir.
[8] L'ESG ne permet pas de
comparer les attitudes à l'égard de l'incarcération et de la
libération conditionnelle étant donné qu'elle ne comporte des
questions sur ces sujets que depuis 1999.
[9] Il se peut que les habitants
de Kingston voient d'un oil plus favorable les questions
correctionnelles du fait de la présence dans la région
d'établissements fédéraux; toutefois, ces tendances se
retrouvent dans d'autres enquêtes auprès d'échantillons plus
larges.
[10] Chaque répondant devait
choisir entre l'emprisonnement et une autre sanction dans un
scénario présentant un crime donné.
[11] Lorsqu'une catastrophe
aérienne est annoncée dans les médias, la nouvelle
s'accompagne rarement de données statistiques qui
permettraient au public d'évaluer le risque relatif de
l'avion par rapport à d'autres modes de transport comme
l'automobile sur des routes encombrées.
[12] Autre avantage de ce mode
de diffusion, c'est qu'il attire quantités de jeunes qui ont
des opinions plus malléables à l'égard de la justice pénale.
Il offre donc davantage de possibilités que les documents
imprimés pour ce qui est de changer les mentalités.